Management : faut-il en finir avec le "bonheur au travail" ?

par Cadreo




Journée mondiale du bonheur oblige : interrogeons-nous aujourd'hui sur le concept de bonheur au travail. Alors que les managers sont invités à toujours plus de bienveillance avec leurs collaborateurs, que les DRH se transforment en "Chef du bonheur au travail", sociologues et chercheurs critiquent cette injonction au bonheur qui pourrait, au contraire, mener à une plus grande détresse des salariés...

BienveillanceC'est quoi le bonheur et comment y accéder ?  Selon la sagesse populaire, l'argent peut y contribuer mais dans une certaine limite. Pour les scientifiques, le bonheur serait génétique même si, avec un peu d'investissement personnel, tout individu peut devenir heureux. En tout cas, c'est dans l'air du temps : il faut se montrer capable au bonheur autant que l'on est bonne santé, nourri aux légumes bio. Pour y parvenir, l'altruisme, la capacité à pardonner et à complimenter sont souvent cités.

Dans le monde de l'entreprise, cela se traduit par des managers qui disent "bonjour" lorsqu'ils font le tour des bureaux, par des réunions où les participants sont gavés aux chouquettes, des salles de sieste, des salles de jeux, des bureaux design et confortables, des batailles de pistolets Nerf, etc.

>> Le Nerf de la guerre du management

Bref tout pour rendre les salariés heureux de travailler et, in fine, moins souvent absents et davantage productifs. Ce serait l'un des effets du bonheur au travail : plus d'humain serait un facteur de performance. D'ailleurs, les entreprises en ont même une mission rémunérée en embauchant des Chief Happiness Manager chargés de veiller au bien-être des employés. Et si, au contraire, cette obligation au bonheur conduisait au malheur des salariés. C'est le point de vue défendu depuis des années par la sociologue Danièle Linhart, auteure notamment de "La Comédie humaine au travail" et plus récemment de Thibaut Bardon, professeur associé et responsable de la recherche en management à Audencia Business School. 

Des ressources professionnelles aux ressources humaines 

En 2015, Danièle Linhart publiait son ouvrage sur l'encadrement "humaniste" des entreprises. Sa thèse : la transformation des ressources professionnelles en des ressources humaines serait une façon de nier le statut et l'expertise des collaborateurs. Dans un article de l'Obs, on peut ainsi lire cette critique de la mode du "n+1 [qui] tend patte blanche à son salarié sur le mode de l'entreprise-est-à-nous-tous-et-ton-avis-nous-intéresse. En réalité, ce mélange des genres fragilise les sens. Sous son blanc manteau, l’orientation humanisante est dangereuse ; si l’affaire tourne mal, ce n’est plus un professionnel qui sera jugé par ses chefs mais la personne toute entière, livrée à une évaluation critique parfois fatale". Et de pointer cette contradiction du monde du travail : jamais on a autant parlé d'humain mais également de burnout en entreprise. 

“Bienheureux les simples d’esprit”

Thibaut Bardon estime lui, dans une tribune au magazine Challenges, que le bonheur au travail peut conduire au malheur des salariés. Ceux qui estiment que le bonheur existe en dehors du travail se retrouvent en situation de faiblesse, stigmatisés et jugés par exemple peu ambitieux voire de mauvaise volonté. "Leur faute n’est pas tant de ne pas faire leur travail, qu’ils peuvent d’ailleurs faire très bien, mais de ne pas vouloir participer à cette surenchère consistant à chercher le bonheur en s’engageant plus intensément dans leur travail", explique-t-il. Pour ce dernier, rechercher à tout prix le bonheur en entreprise peut aussi avoir des effets délétères sur les salariés les plus investis. Leur sur-présentéisme et leur rapport au travail comme seule forme de réalisation de soi "peut impliquer un surinvestissement professionnel qui peut créer de l’épuisement physique et psychologique", poursuit le chercheur. 

Alors que faire ? Troquer sourires et compliments pour les insultes et la soupe à la grimace, considérer que le monde de l'entreprise doit toujours être un lieu de rapports de force entre patrons et salariés ? On laisse le mot de la fin à Thibaut Bardon : "Si favoriser l’épanouissement des salariés est un objectif louable, la définition des modalités doit être le résultat d’un réel travail de co-construction entre tous les membres de l’entreprise en se rappelant que le bonheur est également un travail individuel et pas seulement collectif. Il faut donc laisser la liberté aux salariés de construire leur bonheur au travail mais également... hors de l’entreprise !"

Nous vous conseillons les articles suivants :

Transférez par mail

À lire également


+ de 40 k€

Décrochez un poste à votre mesure

Êtes-vous bien payé ?

Découvrez votre valeur sur le marché