Enquête sur le nouveau malaise des cadres

par Cadreo




Dans son livre "Le silence des cadres - enquête sur un malaise", le sociologue Denis Monneuse, chercheur à l'IAE de Paris et directeur du cabinet de Conseil "Poil à Gratter", décrypte les origines du malaise des cadres d'aujourd'hui. Un livre récompensé par le prix du Stylo d'or 2014 de l'ANDRH.

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Le malaise des cadres, ce n'est pas un phénomène nouveau...

Effectivement, la première fois qu'on a parlé du malaise des cadres c'était en 1947. A chaque période on lui attribue des causes différentes. Par exemple, à la fin des années 60, le malaise des cadres était lié à l'influence grandissante des syndicats après Mai 68. Une peur qui n'existe plus du tout aujourd'hui. A l'heure actuelle, les origines du malaise des cadres sont plus à rechercher au niveau du stress, de la difficulté à trouver un équilibre entre vie personnelle et vie professionnelle et par rapport à la perte de sens du travail en lui-même.

Parler de ce malaise quand on est cadre est toujours un peu tabou ?

C'est vrai que dans le monde de l'entreprise la parole critique des cadres est rare. D'abord parce que ce n'est pas dans leur culture d'exprimer leurs états d'âme. Ensuite, il y a cette idée importante chez les cadres du " devoir de réserve ". Les cadres redoutent d'être sanctionnés dans leur carrière ou mal vus par leur hiérarchie s'ils expriment une voix dissonante. C'est une idée généralement admise chez les cadres et les dirigeants : soit on démissionne soit on "ferme sa gueule".

Le malaise vient aussi de leur perte de prestige professionnel ?

C'est quelque chose de frappant. Quand le statut a été créé, le cadre représentait une sorte d'élite dans la société et dans l'entreprise. Les cadres avaient une forte autonomie, ils étaient directement en contact avec les dirigeants. Ce qui était la norme pour les cadres entre les années 30 et 50 se limite désormais aux seuls cadres dirigeants. Hormis cette catégorie très particulière, les autres cadres sont maintenant un peu noyés dans la masse et n'ont pas forcément voix au chapitre par rapport à la stratégie et aux grandes décisions de l'entreprise. Ils n'ont plus autant de marges de manoeuvre qu'avant.

Les nouvelles technologies, l'avalanche de mails accentuent aussi le sentiment de malaise ?

Les technologies participent à l'accélération du temps. Le niveau d'exigence en termes de délais devient irréaliste. La qualité du travail passe alors au deuxième plan derrière la rapidité. Les cadres qui sont perfectionnistes ont alors un sentiment de frustration. C'est déstabilisant de ne pas pouvoir prendre le temps nécessaire pour faire un travail de qualité.

Est-ce que les entreprises sont à l'écoute du malaise des cadres ?

Les entreprises ne se rendent pas compte que les cadres sont les grands oubliés des politiques de santé et de bien-être au travail. La réponse fréquente quand elles s'intéressent aux cadres passe souvent par la rémunération, le variable ou les bonus. L'entrée de la politique RH en direction des cadres c'est l'argent ou la mobilité. Mais elles oublient le volet qualité de vie au travail pour les cadres. Certaines entreprises signent des accords pour éviter les réunions à 9h du matin ou après 18h le soir, " sauf pour les cadres ".

Pourquoi les cadres sont-ils ainsi oubliés ?

D'abord parce qu'il n'y a pas de protestation de leur part. Ensuite, car chez les cadres la santé est une compétence associée à leur statut. Il est admis que si on n'a pas la carrure, il ne faut pas aller vers ces postes à responsabilité. Il existe ainsi une forme de " virilité " mentale, de résistance à la pression, au stress, aux horaires à rallonge...

Les cadres sont finalement victimes de leur sens du sacrifice ?

Oui, c'est une sorte de darwinisme d'entreprise : les plus forts résistent et les plus faibles partent ou ne progressent plus dans la hiérarchie.

Ce malaise a des conséquences concrètes : absentéisme, burnout...

Oui mais l'absentéisme des cadres, même s'il a augmenté ces dernières années, reste encore très faible. Les cadres n'ont pas l'habitude de se mettre en arrêt et préfèrent venir travailler en étant malades. Ce sur-présentéisme s'explique par le travail qui s'accumule quand les cadres sont absents. Ils se disent qu'ils auront encore plus de mails à traiter à leur retour. Ils ont alors l'impression d'être les premières victimes de leur arrêt maladie. Du coup, quand ces signaux se produisent les entreprises ont tendance à penser qu'il s'agit d'une erreur de casting et que le cadre qui craque n'avait pas les épaules assez large pour le poste. Face à ce malaise, il n'y a pas de remise en cause collective mais une réponse uniquement individuelle.

Vous dites à la fin de votre livre que les entreprises doivent plus " chouchouter " leurs cadres...

C'est le message que je veux faire passer. C'est dans l'intérêt des entreprises de plus s'intéresser à la qualité de vie au travail de leurs cadres. Le risque pour les entreprises c'est que les cadres finissent par tous se ressembler. C'est se priver de certains talents qui ne sont pas prêts à mettre leur vie personnelle de côté pour rester dans l'entreprise. C'est pourquoi peu de femmes accèdent aux postes à responsabilité. Aujourd'hui les femmes font plus que les hommes le choix de privilégier leur famille plutôt que leur carrière. Les femmes seraient sans doute plus motivées à gravir les échelons si elles pouvaient concilier leur vie professionnelle et leur vie personnelle.

Les entreprises ont donc tout à gagner à mieux écouter leurs cadres...

Oui, d'autant que le temps de travail n'est pas forcément facteur de performance. Aujourd'hui les cadres sont dans la réaction, faute de temps pour avoir une réflexion. Leur malaise vient aussi de ce décalage entre leur niveau d'études et les tâches quotidienne qu'ils ont à réaliser. Un cadre avec une meilleure qualité de vie aura sans doute plus de recul sur son travail, il sera plus critique mais aussi plus créatif.

"Le silence des cadres - enquête sur un malaise" de Denis Monneuse, Editions Vuibert, 240 pages, 19 euros.

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