Reconversion : ces cadres qui ont changé de vie

par Cadreo




Ils étaient responsable informatique, directrice de production, directeur de la stratégie et ont changé de métier. L’une a rejoint une ONG à Kaboul, un autre a ouvert sa boulangerie et le dernier a assouvi sur le tard une passion de jeunesse : la restauration d’œuvres d’art. Qu’est-ce qui les a motivés à changer ? Comment s’y sont-ils pris ? Comment leur choix a été interprété ? Portraits.

ReconversionSelon différents sondages entre 60 et 80 % des salariés ont déjà songé à changer de métier. Mais ils sont bien moins nombreux à sauter le pas. Le premier frein exprimé est le manque d’informations et la complexité des démarches administratives. Le jeu en vaut pourtant la chandelle : la moitié des reconvertis se dit plus épanouie professionnellement. Même les DRH (65 % en 2014) considèrent qu’un salarié reconverti est un meilleur élément.

> 8 cadres sur 10 aimeraient se reconvertir

Quête de sens, ras-le-bol des écrans, envie d’être son patron, soif de se rendre utile… Les raisons qui poussent les salariés à se reconvertir sont multiples. Derrière ces reconversions, il y a aussi, souvent, un phénomène de retour au local. Certains choisissent de monter une chambre d’hôtes à la campagne, d’autres de quitter leur emploi de consultant en ville pour une boulangerie ou un bar proposant des produits du territoire. Un phénomène étudié par Jean-Laurent Cassely dans La révolte des premiers de la classe (métiers à la con, quête de sens et reconversions urbaines). L'auteur analyse les raisons qui poussent des sur-diplômés à quitter le salariat pour ouvrir leur propre business, loin de l'openspace. Les trois portraits suivants ne sont pas des hipsters brasseurs de bière mais tous ont quitté leur ancien métier pour vivre leur passion….    

Valérie Docher, de directrice de production à chef de mission pour l’ONG MRCA (Medical Refresher Courses for Afghans) : 

« Mon premier poste, c’était comme ingénieure commerciale dans une SSII. J’ai changé en 2002 pour intégrer la filiale d’un groupe bancaire en tant que directrice de production. J’avais une centaine de collaborateurs sous mes ordres. Cela a duré jusqu’en 2007. A l’époque j’ai décidé de reprendre des études dans une business school. Il y avait un module RH qui faisait systématiquement ressortir un décalage entre ma personnalité, axée sur le social, et mon travail, davantage centré sur la rentabilité. Mais le véritable déclic a été un désaccord avec la politique RH de mon ancien employeur. Malgré les efforts des salariés, les salaires étaient gelés, ce que je trouvais illégitime. L’envie de me rendre utile à la société s’est faite plus pressante. J’ai quitté mon emploi et j’ai commencé par postuler auprès d’une ONG. Mais j’ai vite compris qu’il fallait que je me forme réellement pour entrer dans ce milieu. En 2007 donc, j’ai réalisé un master à Liverpool, dans une université partenaire de l’institut BioForce, qui forme aux métiers de l’humanitaire.

« Il y a de la réticence à embaucher quelqu’un qui se reconvertit »

Les choses n’ont pas été faciles : j’ai dû payer la formation, mais je touchais le chômage, et assumer les allers-retours alors que j’avais un enfant âgé de 10 ans. Trouver le premier poste n’a pas été simple non plus, sans parler de mon salaire divisé par trois. Les gens s’imaginent aussi que c’est une lubie. Et puis il y a une forme de réticence à embaucher quelqu’un qui se reconvertit. Ma persévérance et aussi un peu de chance m’ont permis de trouver une mission de consulting durant trois mois aux Nations-Unies. Cela a débouché sur une autre mission de consulting en audit-financier en Côte d’Ivoire auprès de Médecin du monde. Très clairement, mon expérience dans le privé a été un plus. Les ONG se professionnalisent, elles managent mieux leur personnel et optimisent leur process. En cela, un passage par le privé est une très bonne expérience.

VDocher

Aujourd’hui, je suis chef de mission Secrétaire Générale pour MRCA (Medical Refresher Courses for Afghans). Je suis restée 5 ans sur le terrain jusqu’en 2015. Au début, vous vous réveillez après chaque explosion, vous êtes toujours sur le qui-vive. Après, on dort tranquillement. Trop. Quand j’ai compris que je banalisais ce qui ne devait pas l’être, j’ai décidé de prendre un poste au secrétariat général de l’association en France.

Je pense que ma reconversion est proche de ce que vivent de nombreux salariés : en France, on vous demande très tôt de choisir votre voie. Vous entrez dans une école de commerce par exemple et il est difficile ensuite de s’en écarter. Mais les mentalités évoluent : les nouvelles générations ne souhaitent plus s’épanouir uniquement dans le travail ».

Christophe Ouvrard, de responsable et développement informatique à boulanger, il est finalement revenu à l’informatique :  

« J’ai toujours su que je voudrais me reconvertir autour de la quarantaine. Je suis curieux et j’aime aller au bout de mes envies. Passionné de voyage, j’avais en tête depuis des années de faire un tour du monde du pain. J’aime que ce soit un « basique » de l’alimentation, propre à quasiment toutes les cultures.

Au-delà du produit, mon envie de reconversion s’expliquait aussi par le besoin de me reconnecter, d’avoir une activité manuelle, un métier où tu t’exposes, tu te livres. Plus on vit dans une société numérisée, plus ce besoin de créer quelque chose de concret me semble fort.

« Les gens veulent travailler avec des artisans passionnés mais ils sont toujours réticents à envoyer leurs enfants vers les filiales techniques »

Avant de me lancer, je me suis renseigné durant un an auprès de boulangers sur la réalité de leur activité. Evidemment, la plupart d’entre eux m’ont expliqué que c’était un métier difficile, exigeant et très prenant. Mais je suis allé au bout de mes envies. Après la phase exploratoire, j’ai trouvé une formation courte sur 6 mois. Mon ancien employeur a accepté de signer une rupture conventionnelle ce qui m’a autorisé à toucher le chômage le temps de la formation. En tant que responsable informatique je ne pouvais prétendre à aucune formation financée par Pôle emploi. Je pense que ma démarche n’aurait même pas été comprise. C’est d’ailleurs assez paradoxal : les gens veulent de plus en plus de bons produits, travailler avec des artisans passionnés et pourtant ils sont très réticents à mettre leurs enfants vers les filiales techniques…

De même, j’ai évité au maximum de m’adresser aux banques. Grâce à la vente d’un bien immobilier, j’ai pu acheter un fonds de commerce à Saint-Malo. Les semaines ont vite été surchargées, je travaillais 80 heures par semaine, de 2 heures du matin à minuit, week-end compris. Avec ma compagne, nous avions eu une petite fille trois mois avant de m’installer. Elle travaillait à Rennes et moi, j’avais la tête dans le guidon. Je me suis très vite senti coupé de mes amis, de ma famille.

Presque un an après l'ouverture, l’agent immobilier qui m’avait fait visiter la boutique souhaitait me présenter à des clients qui, eux aussi, voulaient monter leur commerce. Nous partagions une vision commune du métier, notamment à travailler des produits bio. Finalement, ils m’ont proposé de racheter la boulangerie et je la leur ai vendue. L’opération a été financièrement neutre, mais j’avais besoin de retrouver un rythme de vie plus tranquille.

Aujourd’hui, je suis revenu à mes premiers amours. J’ai repris un poste en informatique, chargé de la digitalisation du groupe de boulangerie Augustin. Est-ce que j’aurais eu cet emploi sans mon expérience de boulanger ? Je ne sais pas... Mais informaticien-boulanger, ça ne court pas les rues ! :)

En tout cas, je n’ai pas abandonné mon envie d’un tour du monde du pain et pourquoi pas, quand ma fille sera plus grande, d’ouvrir une nouvelle boulangerie à l’étranger… »

Laurent Cruveillier, de directeur de la stratégie dans la publicité à la restauration d’œuvres d’art : 

« J’ai commencé ma carrière en faisant une Coopération (VSNA) au service commercial de l’Ambassade de France à Lisbonne, en tant qu’attaché commercial adjoint. J’ai exercé différents postes jusqu’à celui de directeur de la stratégie dans une agence de publicité. J’y suis resté 17 ans et j’ai participé à l’expansion de cette PME qui est devenue l’une des dernières agences indépendantes du Portugal. Déjà à l’époque, c’était l’aspect créatif qui me retenait.

Ma vraie vocation s’est manifestée vers l’âge de 13 ans quand - rentrant en France après une enfance passée dans différents pays d’Amérique - j’ai découvert la beauté et l’intérêt du Patrimoine. J’étais fasciné par les métiers de la conservation / restauration. Je me serais volontiers engagé dans la voie si mes parents n’avaient pas craint le côté trop “niche” et pas assez payé de ce secteur. J’ai donc fait une école de commerce par élimination mais la vocation était toujours là, en sourdine.

Le vrai déclic ça a été quand j’ai eu - coup sur coup - deux graves ennuis de santé : l’un dont je suis rescapé et l’autre qui m’a laissé 4 mois et demi dans un lit d’hôpital. Cela m’a donné beaucoup de temps pour réfléchir. Je me suis dit : « si je peux mourir demain, autant faire ce qui donne un sens à ma vie et qui me fait vraiment plaisir ». Je me suis fait un plan sur un an pour changer de vie, et je l’ai mis à exécution. Cela couvrait des aspects de carrière, mais pas seulement.

« J’ai réussi à me défaire de l’exigence de réussite »

Je savais que mes parents comprendraient, mais j’imaginais que ceux qui sont dans des postes “business”, qui visent le statut, l’argent, verraient cette réorientation comme un abandon, un échec. Heureusement, avec l’âge, on finit par comprendre que rien n’est stable. J’ai réussi à me défaire de cette exigence de réussite qui était finalement aussi, si pas plus, dans ma tête. J’ai décidé de ne rendre compte qu’à moi-même.

LCruveillier

Se reconvertir prend du temps. J’ai eu la chance de m’être créé un matelas financier me permettant de vivre plusieurs années sans travailler. J’aurais galéré autrement. Ensuite, il m’a fallu formuler exactement ce qui me motivait profondément. J’ai dû attendre un an avant de pouvoir m’inscrire dans le programme de Master en restauration d’œuvres sur papier et de livres anciens que j’avais choisi. Cela m’a permis de me recomposer. Entretemps j’avais déjà déménagé à Londres, et j’ai réalisé à quel point je valorisais la découverte et les environnements vibrants.

Dans la restauration d’œuvres d’art, j’ai compris que mon bagage restait utile : il est très apprécié d’avoir des compétences en gestion et en communication. Mais si les gens qui ont le courage d’y venir sur le tard sont valorisés pour leur profonde motivation, de nombreux recruteurs se privent de la richesse et de la diversité que des expériences différentes peuvent apporter. Certains décident même pour vous que vous allez vous “ennuyer rapidement”. Enfin, certains professionnels se sentent menacés par le fait que vous ayez une expérience managériale, et craignent que vous finissiez par leur voler leur poste de responsable.

De nombreux facteurs expliquent que les salariés aient envie de se reconvertir vers des métiers manuels. D’une part, ils le devront car le contexte change plus vite que le système d’enseignement. Ensuite, par révolte, par lassitude, par une meilleure compréhension de l’intérêt du soi, du fait que le modèle de succès en vigueur ne peut tout simplement pas s’appliquer à tout le monde, que les nouvelles technologies apportent aussi de nouveaux débouchés pour des individus... Peu à peu on redécouvre la valeur du fait main. Il y a dans le mot réalisation aussi bien l’objet que la satisfaction profonde de son créateur. De plus, les crises économiques ont exacerbé les névroses et les tensions dans les bureaux. Prendre une activité manuelle c’est renouer avec la notion du temps, avec le concret, se challenger soi-même, et éventuellement ne plus avoir de hiérarchie. Revenir au manuel c’est aussi revenir au local ».

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